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Le Chemin de Soi

 

Honorer les divinités

   À lire un grand nombre de récits de la mythologie, on se rend compte que ceux-ci présentent une constante, à savoir que les divinités attendent d’êtres honorées par les mortels : elles attendent qu’on leur voue un certain culte, qu’on leur dresse des autels et qu’on leur fasse des offrandes. Tandis qu’elles protègent celles et ceux qui les honorent, elles finissent tôt ou tard par se venger si l’on manque de les honorer. Parfois, la vengeance peut atteindre la descendance.

   Si l’on admet, à la suite de Jung, notamment, que les divinités ne sont pas extérieures à nous, mais qu’elles symbolisent des composantes psychiques et qu’elles recouvrent des domaines spécifiques de notre existence, il nous faut prendre au sérieux ce qui apparaît comme un invariant dans la mythologie.

   Pour le lecteur qui ne serait pas habitué à penser en termes mythologiques, ou en termes symboliques, je vais préciser cette idée au moyen d’un exemple. Dans la mythologie, Mars est le dieu de la guerre. Mars est le dieu du Fer, au double sens du terme si on joue sur l’homonymie de Fer. Mars est en effet celui qui tient l’épée et qui porte donc le Fer et il aussi celui qui est porté à faire, qui est porté à l’action.

   En d’autres termes, Mars recouvre cette composante naturelle de la psyché qui a pour vocation de couper le cordon ombilical, de séparer, de trancher, de prendre des décisions. Mars est en nous la force qui nous permet de prendre des risques, de nous confronter aux autres, d’affirmer notre position personnelle, de nous défendre et de nous battre, si c’est nécessaire.

   On entend bien que l’on honore Mars dans la mesure où l’on fait siennes les valeurs du Fer. On comprend aussi de quelle façon Mars va se retourner contre soi, si l’on ne sait pas adopter sa nature guerrière : on risque en effet de subir les décisions des autres, de se soumettre à leur désir, ou pire, à leur domination ou à leur violence. Dire qu’une divinité n’est pas honorée, c’est donc dire qu’une composante naturelle de la psyché est négligée ou refoulée. C’est dire aussi que toute une dimension de notre existence ne reçoit pas l’attention dont elle aurait besoin.

 

 

La guerre des divinités

  Il nous faut préciser cette idée d’honorer les divinités, d’une part, et l’idée qu’elles se vengent de notre négligence, d’autre part. Un épisode de la mythologie va nous permettre d’y voir plus clair. Vous avez sans doute à l’esprit le fameux Phèdre de Racine. Phèdre se prend de passion pour Hippolyte, ce jeune homme qui n’est autre que le fils de Thésée, son époux. Phèdre tombe donc amoureuse de son beau-fils et sa passion va avoir des conséquences tragiques.

  Plusieurs siècles avant Jésus-Christ, Euripide avait déjà mis en scène ce drame de l’amour, mais en centrant l’argument, non pas sur le personnage de Phèdre, mais sur celui d’Hippolyte. Ce qui arrive à Hippolyte et qui va retentir sur son entourage nous permettra de mettre en lumière ce qu’on peut appeler la guerre des divinités, à l’intérieur de soi, autrement dit, le conflit entre des composantes psychiques qui ont des visées diamétralement opposées.

  Arrêtons-nous donc un instant sur L’Hippolyte d’Euripide. Le premier personnage qui ouvre la tragédie d’Euripide n’est autre qu’Aphrodite elle-même, Vénus, la déesse de l’Amour. Elle déclare que le fils de Thésée est le seul dans ce pays à répudier la volupté, le seul à se refuser à l’hymen et aux joies de l’amour. Elle ajoute que l’offense qui lui est faite ne restera pas impunie. Pour se venger de l’arrogance d’Hippolyte, elle a déjà enflammé le cœur de Phèdre, sa belle-mère, et elle a ourdi un plan pour que le jeune homme trouve la mort dans cette aventure funeste. C’est ce qui arrivera.

   La seconde scène nous montre Hippolyte qui a cueilli des fleurs et qui a confectionné une guirlande afin de couronner la statue de la déesse Artémis. On l’entend invoquer la déesse qu’il chérit par dessus tout au monde. C’est alors qu’un serviteur du palais s’adresse à lui avec ménagement. Il lui fait remarquer prudemment qu’il devrait honorer aussi l’auguste Aphrodite. Mais Hippolyte lui répond qu’il est chaste et qu’il ne salue Aphrodite que de loin.

  Qui est Artémis ? Elle est en quelque sorte la contrepartie d’Aphrodite. Déesse vierge, elle exige des nymphes, ses compagnes, une parfaite chasteté. Hippolyte est un dévot d’Artémis. Il lui voue un culte sans partage. Il aspire à la pureté virginale de la déesse et il s’est juré de rester chaste. En se vouant corps et âme à Artémis, il se tient à distance d’Aphrodite. Ce faisant, il déshonore la déesse de l’Amour et il va le payer au prix fort.

 

 

Monothéisme et polythéisme psychique

   Voilà, en quelques mots, le point de départ de la tragédie d’Euripide. Dans les deux premières scènes, elle nous donne à voir ce que nous pouvons appeler le conflit psychologique, et le clivage, dans lequel Hippolyte se trouve pris. Deux millénaires avant qu’il ne fût question de psychologie, les Anciens savaient rendre compte des forces psychiques d’une manière qui force notre admiration. Ils étaient capables de les mettre en scène dans un langage symbolique, devant lequel le jargon psychologique moderne apparaît avec toute sa pauvreté et toute sa sécheresse.

   Le point de départ de la tragédie d’Euripide nous permet de mettre en lumière un aspect fondamental du conflit psychique : lorsqu’une divinité n’est pas honorée, il y en a une autre, porteuse de valeurs contraires, à laquelle le sujet voue un culte sans partage.

  Le culte que voue Hippolyte à Artémis est la contrepartie de l’angoisse que lui inspire Aphrodite. D’un point de vue transgénérationnel, on peut tout à fait comprendre que le jeune homme se défie d’Aphrodite. Il y a eu les amours malheureuses de son grand père, Égée, les amours dramatiques de son père Thésée. Et puis il y a eu sa mère, Antioppé, la reine des Amazones, dont on sait qu’elles n’ont pas de relations érotiques avec les hommes, sauf à des fins de procréation. En frappant Hippolyte, Aphrodite se venge des deux lignées parentales.

   L’angoisse inspirée par Aphrodite, l’angoisse engendrée par la sphère de l’Éros et de la sexualité, est déjà dans le nom d’Hippolyte. Ce nom signifie en effet la panique des chevaux. Hippolyte ne peut pas se propulser dans l’élan, dans l’allant de son devenir d’homme et de son destin masculin. Plus littéralement, le cheval est notamment en rapport avec la poussée de l’énergie sexuelle et la mise en œuvre du désir. Dans le nom d’Hippolyte, il y a le secret d’un destin et aussi le fantôme des deux lignées familiales : la panique qu’inspire au jeune homme la sphère de l’Éros.

  En négligeant Aphrodite et en se réfugiant de façon défensive dans le culte unique qu’il voue à Artémis, Hippolyte s’enferme dans une situation insoluble. Beaucoup mieux qu’aucun discours ne saurait le faire, la tragédie d’Euripide nous donne à voir la situation inextricable dans laquelle le jeune homme se trouve emporté, avec son cortège de malentendus, de souffrances et, finalement, de drames.

   En même temps, elle nous donne la clé de la solution, par la bouche du serviteur qui s’adresse à Hippolyte en lui disant qu’il devrait rendre les honneurs à toutes les divinités. Cela nous permet de préciser ce qu’il faut entendre par cette idée d’honorer les divinités, car il ne s’agit pas de vouer à un dieu ou une déesse un culte unique, un culte aveugle et sans conditions. L’histoire d’Hippolyte nous montre que c’est bien là la pire chose que nous puissions faire.

  Il ne s’agit pas de s’identifier à une divinité en adoptant l’essentiel de ses valeurs et en se consacrant presque exclusivement au domaine sur laquelle elle règne, mais de reconnaître la part qui revient à chacune d’entre elles. En d’autres termes, il ne s’agit pas d’évoluer dans une logique monothéiste, mais de reconnaître le polythéisme de l’âme humaine et de prendre en compte la diversité de ses composantes, avec leurs visées qui ont tendance à entrer en conflit et à s’opposer les unes les autres.

 

 

Hermès et le polythéisme

  Le rôle joué par le serviteur est de rappeler le polythéisme psychique et cette idée me conduit à dire quelques mots sur Hermès, que nous appelons Mercure, à la suite des Romains. Hermès est le messager des dieux. On l’appelle le Seigneur des carrefours ; il est notamment le dieu de la communication, des échanges et du commerce. Messager des dieux, il va leur permettre d’échanger et de rentrer en relation les uns avec les autres. Dans l’histoire d’Hippolyte, nous l’avons vu, cette relation fait défaut : le jeune homme n’entend que le point de vue d’Artémis et il reste sourd à la voix d’Aphrodite. Il couronne Artémis et il se tient à distance d’Aphrodite.

   Le jour même de sa naissance, Hermès nous montre qu’il ne prendra parti pour un dieu contre un autre, mais qu’il les honorera les uns les autres. À peine né, il se fabrique une lyre. En s’accompagnant de cet instrument, il se met alors à chanter les amours de son père et de sa mère : le grand Zeus et la belle Maïa. En réunissant ses deux parents, dans son chant, il montre qu’il peut se reconnaître à la croisée de mondes différents, de mondes aussi dissemblables que l’Olympe où trône Zeus et que l’antre profond dans lequel vit sa mère, la nymphe Maïa, une créature des Eaux. 

   Il y aurait beaucoup à dire sur cet épisode en le mettant en rapport avec la toute petite enfance. Je vais me contenter de souligner ceci : en célébrant son père et sa mère, Hermès montre qu’il dispose, dès le départ, de deux figures d’identification et qu’il s’inscrit, d’emblée dans la pluralité des regards. Il n’a pas un seul modèle, un seul point de vue sur lequel s’appuyer et il sera capable, à partir de là, d’honorer de multiples points de vue. C’est le jour de sa naissance, encore, qu’il va montrer qu’il est véritablement le « Seigneur des carrefours », et non pas le dieu d’une voie unique. Ayant arraché la vie à deux magnifiques bœufs, il fit rôtir leurs chairs et il les découpa en douze parts égales. Ces douze parts, il les offrit ensuite en sacrifice à chacune des douze divinités de l’Olympe. Dans son Hymne à Hermès, Homère précise qu’Hermès accomplit ce sacrifice pour rendre à chacune d’entre elles un hommage solennel.

   Pas plus qu’il ne prend fait et cause pour l’un de ses parents, contre l’autre, Hermès ne choisit pas son camp en se rangeant du côté d’une divinité. Il n’est pas l’adepte d’un culte unique et il se situe, en ce sens, a contrario du monothéisme. En honorant chacune des divinités, en les considérant comme égales en dignité, il nous apprend à reconnaître le polythéisme de l’âme humaine. En termes astrologiques, nous dirions que Mercure ne dresse pas un signe du Zodiaque contre un autre, une planète contre une autre. Il ne joue pas l’aspect combatif du Bélier contre la nature conciliante de la Balance, par exemple. Autrement dit, il maintient le mouvement psychique entre les opposés : il ne fige pas les positions de Mars et de Vénus en nous forçant à choisir entre les valeurs de l’Épée et celles de la Paix.

   Mercure est souvent défini comme le dieu de la communication, avec le risque de donner à ce mot un sens réducteur et d’éluder la vocation de médiation qui est le sien. Littéralement, le médiateur est celui qui se tient au milieu : dans une discussion, dans une négociation, il fait figure d’intermédiaire. Il facilite la circulation des idées, sans prendre parti, mais en honorant chaque point de vue.

   Mercure joue volontiers le rôle de l’avocat du diable, c’est-à-dire qu’il donne la parole à ce qui est diabolisé et qui n’a pas droit à la parole, par conséquent. Au début de l’Hippolyte d’Euripide, c’est exactement le rôle que joue le Serviteur. Tandis que le jeune homme n’écoute que la déesse Artémis, le Serviteur lui dit qu’il devrait aussi prêter attention à la déesse Aphrodite et prendre en compte le point de vue de celle-ci.

  En résumé, Hermès-Mercure est le serviteur de notre santé psychique, dans la mesure où il se met au service de notre entièreté, de notre intégrité psychique. On comprend que l’emblème d’Hermès, le caducée, soit devenu l’emblème de la médecine. Le caducée témoigne de la vocation médicale et de l’aspect guérisseur de Mercure, le dieu qui induit la circulation d’énergie entre les différents organes du corps, ou la circulation d’informations entre les différentes composantes de la psyché.

   Jung a passablement écrit sur Mercure auquel il attribue notamment la fonction d’individuation. Le processus d’individuation peut en effet être traduit par le processus du devenir entier, selon la traduction littérale de la forme verbale que Jung utilise en allemand : ganz werden.

   C’est dans cette perspective de l’individuation, que j’ai écrit un livre intitulé Le Chemin de Soi. Dans ce livre, le symbolisme astrologique est articulé à la mythologie, aux contes de fées et à la psychologie jungienne, car il s’agit là d’approches qui se complètent et qui s’éclairent mutuellement, s’agissant de donner à voir les secrets de l’âme humaine.

  Par-delà l’horoscope journalier qui la défigure ; par-delà la dérive prédictive qui lui fait beaucoup de tort, l’astrologie a une portée considérable, car elle compte parmi les outils privilégiés, quand on veut avoir accès aux grandes forces qui travaillent le destin des individus, des peuples et des nations.

  Le nom donné aux planètes du système solaire n’est autre que la dénomination latine des divinités grecques. Comme nous l’avons déjà vu, Mercure est l’équivalent latin de l’Hermès grec. Vénus correspond à Aphrodite et Jupiter à Zeus, par exemple.

 

 

La Lune qui dévore Mars

   Dans Le Chemin de Soi, chaque planète, ou chaque divinité planétaire, est envisagée dans sa relation avec les deux Luminaires, le Soleil et la Lune. Pour donner une idée plus précise de la démarche, je vais développer brièvement une de ces relations, qui constitue un des chapitres du livre. En guise d’exemple, je vais choisir la planète Mars, dont la fonction est assez facile de représentation, et la considérer dans son rapport avec la Lune. Pour reprendre ce qui a été dit jusqu’ici, nous allons explorer comment ces deux divinités tendent d’abord à se combattre et comment nous pouvons envisager de les honorer l’une et l’autre en engageant le travail de l’alliance.

  Satellite de la Terre, la Lune entoure notre planète de son orbite. En termes symboliques, disons qu’elle enveloppe la Terre et cette idée de l’enveloppe est au cœur de la fonction protectrice, nourricière de la Lune. La Lune a beaucoup à voir avec la déesse Déméter, notamment, la déesse de la végétation, des céréales qui nourrissent l’humanité. Quel que soit le niveau considéré, la Lune a pour vocation de constituer un environnement propice pour qu’une forme de vie puisse se développer, pour qu’elle reçoive la nourriture dont elle a besoin pour parvenir à l’éclosion. On comprend que la Lune corresponde notamment à la mère, à la famille, à la maison, à la communauté, en fait, à toute cellule dont on est issu et qui fonde un sentiment d’appartenance. Dans le meilleur des cas, un sentiment d’attachement, de bien-être et de sécurité intérieure.

   De son côté, nous l’avons vu, Mars est le dieu du Fer. Porteur de l’épée, il a pour vocation de trancher les attaches qui n’ont plus lieu d’être et qui finissent par constituer des chaînes. Entre autres choses, car la fonction d’une planète, mériterait d’être envisagée sous des angles multiples, il nous donne la force de rompre avec les personnes, les lieux ou les situations qui tenaient lieu de sécurité, mais qui finissent par nous maintenir dans un état de dépendance.

   En jouant avec les images propres au langage symbolique, on peut dire que la Lune est l’enveloppe et que Mars est la déchirure. La Lune est le cordon ; Mars l’épée qui tranche. Elle est le gant de velours ; il est la main de fer. Il est la force ; elle est la sensibilité. Il est un principe masculin, émissif ; elle est un principe féminin ; toute en creux et en réceptivité. A priori, tout oppose ces deux principes. C’est dire combien ils sont complémentaires et combien ils ont besoin l’un de l’autre.  

   À l’instar de toute relation interplanétaire, le rapport entre la Lune et Mars est extrêmement complexe. Je vais me contenter de soulever quelques questions fondamentales, toujours en rapport avec cette idée mythologique selon laquelle il est très dangereux d’honorer une divinité, au détriment d’une autre.

   Qu’arriverait-il si l’oisillon restait dans la chaleur et la sécurité du nid ? Qu’arriverait-il, s’il ne prenait pas le risque de l’essor ? S’il ne répondait pas à la poussée de Mars, poussée de toutes les naissances hors d’un nid ? Qu’est-ce qui se passe, quand nous choisissons la sécurité de l’enveloppe, plutôt que le risque de la séparation et de l’indépendance ? En termes psychologiques, nous cherchons refuge du côté de la Mère, plutôt que de prendre le risque de notre propre vie.

   Ce qui se dispute, à l’articulation entre Mars et la Lune, recouvre une peur archaïque, la peur de ne pas pouvoir vivre sans une protection extérieure, la première enveloppe protectrice étant la mère. Cette peur, il faut évidemment l’envisager à des degrés divers selon l’âge du sujet et sa situation singulière. De façon générale, c’est la peur de perdre l’amour des siens, si l’on prend une position différenciée. C’est la peur de perdre la reconnaissance des autres, si l’on se fait connaître, tel qu’en soi-même. Le cas échéant, on vit dans le fantasme que le droit à l’affirmation de soi est sans cesse contesté par autrui et qu’il est très dangereux d’en prendre le risque. Entravé dans son expression naturelle, Mars ne s’en exprime pas moins, mais de façon détournée, de façon dénaturée. L’expression martienne de l’hostilité recouvre ici un spectre très large : la bouderie, la mauvaise humeur, la susceptibilité, l’irritabilité, bref tout un cortège de symptômes qui atteignent également le corps. C’est ainsi que, détournée, l’énergie de Mars se retourne contre soi et c’est ainsi que le dieu se venge.

   La rencontre entre Mars et la Lune implique un travail intérieur qui offrira de mettre à jour l’articulation entre l’aspect tranchant de la psyché, d’une part, et le principe maternel, d’autre part. En résumé :

- quand on prend le risque de vivre, on renonce, en même temps, à la Mère, au sens fantasmatique d’une assurance sur la vie, d’une assurance tous risques ;

- lorsqu’on prend son essor et qu’on pénètre dans un nouveau monde, on perd la sécurité d’un environnement connu et le soutien immédiat des siens ;

- si l’on affirme sa volonté propre, on peut encourir, sinon la désapprobation et le rejet, du moins l’incompréhension de son entourage ;

- dès lors qu’on exprime son désir, on prend aussi le risque d’essuyer un refus et, éventuellement, de ressentir un rejet ;

- à partir du moment où l’on assume l’aspect pénétrant qui fonde l’identité sexuelle de Mars, on bouleverse forcément les liens platoniques et asexués qui sont tissés dans le registre du Maternel.

 

 

Mars qui supplante la Lune

   Envisageons maintenant le cas de figure opposé, quand le sujet emboîte le pas à Mars, aux dépens des valeurs de la Lune. Qu’arrive-t-il, quand l’indépendance est poursuivie, au prix de la proximité affective et des liens humains de l’attachement ? Quand on est pris dans le volontarisme et le forcing, au détriment du lien sensible avec les autres et l’environnement ? Quand on est dans l’activisme forcené, plutôt que dans la capacité de ressentir et d’accueillir ? Quand on pense en termes d’efficacité immédiate, plutôt qu’en termes de besoins véritables ?

   On s’aliène la Lune, qui se venge de multiples façons, pour la simple et bonne raison qu’on détruit tout ce qu’elle représente. Il suffit de constater le rapport impérialiste que nous avons établi avec notre planète, la Terre et la Mère de l’humanité, pour prendre la mesure de ce qui risque d’arriver quand on ne sait pas honorer la sphère de la Lune.

   À quelque niveau que l’on considère les choses, il y a forcément quelque chose de destructeur quand l’agir martien est déconnecté du ressenti et de la sensibilité lunaires. N’est-ce pas le cas, quand nous cédons à la logique ambiante de la concurrence forcenée, de la performance à tout prix ? Quand le corps se trouve lui-même mis sous la tutelle de l’urgence des résultats à obtenir ? Quand Mars s’emballe, qu’est-ce qui peut l’arrêter ? Quand il s’alimente de performances extérieures, au mépris des véritables besoins, il n’y a plus que le langage des symptômes, sinon des lésions, pour dire la souffrance d’une vie sans âme, sans amarre intérieure.

    Ce que la Lune propose à Mars, c’est de marquer le pas et de faire un temps d’arrêt pour prendre un autre risque, celui de l’écoute intérieure. Elle l’invite à reconsidérer l’idée qu’il se fait de la force et du courage, de l’aventure et de l’héroïsme. Si Mars se risquait enfin à l’écouter, il devrait remettre en cause le système fermé dans lequel il évolue en recourant sans cesse aux forceps.

   En termes mythologiques, je dirais que la Lune propose à Mars de regarder du côté de Narcisse, ce jeune homme qui est un peu son antithèse et son ombre. Que lui dirait Narcisse, si Mars faisait un détour du côté de la fontaine où il se penche, dans l’espoir de découvrir son véritable visage et de se connaître ? Il lui dirait que le chemin de soi ne peut pas s’accommoder de l’idée volontariste qu’on pourrait se faire de l’individuation. Il lui dirait que le fleurissement de soi suggère un processus tellement délicat, tellement mystérieux, qu’il ne s’accommode en aucun cas d'une vision tronquée de l’héroïsme.

   Est-ce que le narcisse s’ouvre parce qu’on le pousse à fleurir et qu’on tire tous le jours sur ses pétales ? Le bourgeon n’est-il pas lui-même habité par le désir de la fleur ? Ne sait-il pas que la floraison ne peut pas venir avant son heure ?

   L’usage des forceps n’est pas compatible avec le processus de l’éclosion de soi. Jung nous a souvent mis en garde contre une façon impérialiste d’envisager la réalisation de soi. Avec son humour de paysan bien enraciné dans sa terre suisse, il disait qu’il n’avait jamais pensé qu’il aurait dû faire quelque chose pour que les cerises aient une queue.

   Dans les douze Travaux d’Hercule, il y a une épreuve qui exprime avec bonheur les difficultés qu’implique ce retournement de la force martienne, quand celle-ci fait alliance avec la Lune. C’est celle où le héros doit conquérir la Biche de Cérynie. Une telle tâche ne peut être accomplie ni par la force ni par le volontarisme, car la biche apeurée s’enfuirait à la moindre brusquerie. L’impatience, non plus, n’est pas de mise : l’animal consacré à Artémis ne se laisse approcher qu’au prix de multiples détours, selon le cours singulier du cheminement intérieur qui revient sur lui-même et qui a son intelligence secrète.

  Hercule mute en acceptant de suivre les pérégrinations de la biche et allant, avec elle, par monts et par vaux. Est-ce qu’il s’émascule, pour autant ? Il fait au contraire montre d’une nouvelle virilité. Loin de se dénaturer, il fait preuve d’une volonté et d’une détermination héroïques, mais il pénètre le monde de Cérynie à force de douceur et en apprenant inlassablement à conjuguer ces deux termes qu’il jugeait naguère irréductibles. En pénétrant les choses d’une façon qui lui était absolument étrangère, il accomplit une complète conversion. Désormais, la biche ne fuit plus. En se présentant, sans armes, devant elle, il peut s’en approcher. En gardant l’épée dans le fourreau, il peut prendre la biche sur son cœur.

   On se souvient d’Hercule, pris de folie et allant jusqu’à tuer ses propres enfants. On se rappelle le jeune héros si prompt à l’emportement, si souvent hors de lui, qu’on dirait, en termes astrologiques qu’il obéissait à la seule loi de Mars. Désormais, Hercule contient sa force et il ne la laisse plus exploser au gré de ses émotions et de ses états d’âme. Il a trouvé le chemin de son intériorité et il honore Hestia, l’âme au foyer. Sa façon d’agir est tout autre, parce que son feu tient de l’âme. Son cœur bat autrement, mais le héros ne se bat plus.

 

 

 

( Texte d’une vidéoconférence réalisée dans le cadre de Baglis TV : http://www.baglis.tv