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Le motif du mariage dans les contes

   

 

   En recourant aux contes, pour évoquer le motif du mariage, j’ai choisi un langage susceptible de traduire, d’emblée, un échange, un dialogue entre l’intelligence inspiratrice du féminin et la sagesse organisatrice du masculin, ou si vous préférez, entre le cerveau droit et le cerveau gauche.

  Tandis que Jung interrogeait les Elgony de l’Est africain, à propos de leurs rêves, ceux-ci lui confièrent tristement : Depuis que les Anglais sont venus, nous n’avons plus de grands rêves car, voyez-vous, le Commissaire de District sait ce que nous devons faire.

  Au cours des derniers siècles, une certaine colonisation des terres, par les Occidentaux, est allée de pair avec une colonisation des consciences, par un esprit occidental de plus en plus dévoué à la déesse Raison. La force physique, qui s’exerce en termes de domination territoriale, obéit au même principe que la force intellectuelle, qui exerce son emprise sur les esprits.

  Il y a bientôt un siècle, Jung lançait un véritable cri d’alarme : l’Occident a perdu ses mythes ! Perdre ses mythes, ses légendes, ses contes, c’est vivre dans un monde soi-disant objectif, sans référence au plan des archétypes. Pour construire avec sagesse dans le monde de Saturne, dans le ciel extérieur, le masculin doit pénétrer amoureusement – et j’emprunte délibérément au langage érotique – son cosmos intérieur. Comme toute approche de type symbolique, l’astrologie a justement pour vocation, à mon sens, de nous aider à pénétrer consciemment le monde des archétypes, autrement dit, le monde des dieux ou des principes planétaires. Encore faut-il que nous ayons l’humilité d’interroger les dieux, plutôt que de prétendre percer leurs secrets en les réduisant à nos propres conditionnements culturels, à nos propres a priori intellectuels, psychologiques et spirituels.

  Au sens ultime, le mariage évoque les noces alchimiques : celles du ciel intérieur et du ciel extérieur. Le motif du mariage apparaît souvent dans les contes de fées, mais avant d’aborder cet aspect proprement dit, il est nécessaire de dire quelques mots sur les contes de fées, en général.

   Le conte peut être considéré comme un rêve, non pas un rêve qui s’adresse à un individu, et à sa situation singulière, mais un rêve qui interpelle une collectivité. A l’instar du rêve, il vient signaler à la conscience collective qu’il y a autre chose à prendre en considération, il vient désigner un plan de la réalité qui est occulté par la conscience collective, précisément. Tout comme les images oniriques qui interrogent le rêveur, les contes de fées constituent eux aussi une énigme qu’il convient de pénétrer car elle vient remettre en cause l’orientation prise par la collectivité. Parmi les questions qu’ils posent, il en est qui ne cessent pas de revenir, comme dans ce que nous appelons une «série de rêves» :

 

- Pourquoi le vieux roi est-il malade ?

- Pourquoi le fils idiot du roi réussit-il, là où ses deux frères, brillants et admirés, échouent tour à tour ?

- Que signifie, pour le prince, le mariage avec la princesse ?

 

   Les contes ont une structure équivalente à celle du Zodiaque et, pour les plus élaborés d’entre eux, on peut reconnaître parfois chacune des douze étapes. Le motif du mariage mériterait d’être abordé par rapport au Zodiaque en le situant, bien évidemment, au tournant de la Balance, signe de Vénus et de l’exaltation de Saturne et vous savez sans doute que la Part astrologique du mariage correspond à l’aspect Vénus-Saturne dans le thème. Ce développement serait beaucoup trop long pour le cadre de cette conférence et je vais aborder les choses sous la forme de ces deux questions :

 

- De quoi le prince doit-il être doté pour réaliser le mariage avec la princesse ?

- Ou, a contrario, qu’est-ce qui n’est pas encore intégré, chez lui, et qui fait obstacle à ce mariage.

 

  Pour envisager ces questions de manière concrète, je vais recourir à un conte qui développe de manière typique le motif du mariage. Il s’agit d’un conte des frères Grimm, intitulé Les trois plumes. Je n’ai pas le temps de le raconter dans le détail, mais je vais en résumer l’essentiel. Voici le début :

 

Il était une fois un roi qui avait trois fils. Deux d’entre eux étaient vifs et intelligents, mais le dernier parlait peu, était simple d’esprit et on ne l’appelait pas autrement que le «Nigaud». Le roi, devenu vieux et malade, pensant à sa fin, ne savait pas lequel des trois fils devait hériter du royaume.

 

   Le point de départ se présente de manière classique : il y a un roi, devenu vieux qui doit être remplacé à la tête du royaume. En termes astrologiques, le vieux roi est une figure qui ressortit au principe de Saturne. Il représente ce qui a régi notre vie et qui a certainement fait ses preuves, mais aussi ce qui a fait son temps et qui doit être remplacé. La royauté doit être renouvelée, nous répètent inlassablement les contes de fées : les valeurs qui dominent la conscience doivent être remises en cause, pour que d’autres dimensions de la psyché soient reconnues – d’autres facteurs de notre thème, autrement dit –  et pour que le processus de réalisation de soi se poursuive.

   Quelles sont, dans le conte Les trois plumes, les valeurs qui prévalent et, en contrepartie, quelles sont celles qui n’ont pas droit de cité? Les valeurs dominantes sont représentées par les deux premiers fils qui sont décrits en deux mots : ils sont vifs et intelligents. Le point de départ de ce conte évoque la situation du natif qui vit dans le monde de Mercure, ou de l’Élément Air. Plus précisément, du natif qui est identifié aux valeurs de l’esprit – celles de l’intelligence, de la raison, de l’objectivité, etc. – à un point tel que le mouvement psychique est entravé et que l’équilibre global de la psyché est mis en péril.

   Tandis qu’il y a cristallisation autour des valeurs de Mercure, les valeurs opposées et complémentaires à la sphère du Logos, pour employer le langage de Jung, sont discréditées. L’élément dévalorisé apparaît sous les traits du frère cadet qui parle peu : il est dépourvu, autrement dit, de ce vif-argent mercuriel, dont les aînés sont si richement dotés. A l’aune du seul principe reconnu comme valable, comme fiable, il est jugé  minable, il est rejeté comme inférieur : on le surnomme le Nigaud. On le considère comme un pauvre d’esprit, mais on est bien loin de voir qu’il est doté d’une richesse qui fait manifestement défaut dans le royaume. En termes psychologiques, le Nigaud est une figure de l’ombre, une ombre que la suite du conte amènera à la lumière, à la conscience, autrement dit.

   Ce qui fait défaut, ici, c’est le principe féminin : il y a un roi et ses fils, mais il n’y a ni reine ni fille. D’un point de vue astrologique, nous nous trouvons dans un contexte où les valeurs mercuriennes, ou aériennes au sens large, sont prédominantes et où, en contrepartie, celles de la Lune et de Vénus - sans parler de Neptune ou de Pluton - sont négligées, voire méprisées. Dire qu’une planète n’est pas reconnue à sa juste valeur et qu’elle n’est pas intégrée à la place qui lui revient, c’est dire qu’une divinité n’est pas honorée. Or, les mythes nous enseignent qu’un culte est dû à chaque divinité et que le fait de les négliger ne va pas sans conséquences néfastes. La mythologie regorge en effet d’épisodes où le dieu, ou la déesse, offensé finit par se venger. Dans le conte Les trois plumes, la carence du principe féminin est à la racine de la maladie du souverain et cette absence met en péril l’avenir même du royaume.

  Cela nous ramène au récit et à la fonction cruciale que joue le Nigaud, dans la restauration du principe féminin et dans la réalisation du mariage. Le vieux roi sent sa mort prochaine. Il sent, autrement dit, que quelque chose a fait son temps, que le royaume ne peut plus être dirigé selon les principes qui ont prévalu jusque-là. Cette étape peut être rattachée à certains enjeux qui sont propres au transit de Saturne en Maison XII, par exemple, lorsque les cristallisations doivent se dissoudre pour que la vie se renouvelle.          

  Alors que le sens commun commande de remettre le royaume à l’héritier naturel, l’aîné des fils, ou au moins au deuxième, qui est également «vif et intelligent», le vieux roi doute. Il hésite sur la conduite à tenir et il décide de mettre ses fils à  l’épreuve. Ce sera une triple épreuve, en fait.

  Par trois fois, les frères aînés, prétentieux et stupides, échouent lamentablement. Par trois fois, c’est le «Nigaud» qui réussit. C’est lui qui trouve le tapis le plus finement tissé, puis l’anneau le plus richement ciselé et, enfin, la plus belle des femmes - ces trois épreuves ayant en commun le fait d’évoquer la conquête du principe féminin.

  Choisi parmi d’autres qui soulèvent le même type de questions, ce conte peut être compris au moins sur trois plans :

(1) Il évoquerait un contexte, propre à la culture occidentale où il a vu le jour, où une certaine intelligence masculine prédomine, au point de dessécher les intelligences et les cœurs.

(2) Il renverrait à la situation spécifique de l’homme qui doit intégrer les valeurs de l’anima pour réaliser le mariage intérieur et/ou extérieur.

(3) Il illustrerait enfin, pour les femmes comme pour les hommes, la situation spécifique où la fonction-pensée doit lâcher son emprise, pour que la fonction-sentiment soit restaurée à sa juste place.

   C’est plutôt ce dernier aspect que je vais développer, en m’appuyant sur quelques situations concrètes. Il s’agit d’abord d’un homme, de formation scientifique, qui est parvenu à l’âge de la retraite. Cet homme rêve, à plusieurs reprises, de fleurs. Comment interprète-t-il cette suite de rêves ? ll prend note d’un nouveau centre d’intérêts et il se lance dans des études de botanique ! Au moment où les fleurs lui rappellent ce qui est négligé, en lui –  le handicapé, le Nigaud – les deux frères vifs et intelligents s’emparent des fleurs et décident d’en faire un objet d’études. Au moment où l’inconscient appelle à reconnaître la dimension de la beauté, de la sensibilité, de la délicatesse de sentiment – en un mot, de l’Éros négligé – le vieux roi ramène les choses dans sa zone de confort. Plutôt que de prendre le chemin mystérieux des fleurs et du parfum féminin, il continue sur la voie unilatérale qui est la sienne : celle des catégories, celle des classifications qui lui donnent une illusion de maîtrise. Cristallisé autour de Mercure, le roi ne se reconnaît pas vieux et malade. Il ne peut pas envisager sa mort prochaine.

  Autre exemple. Il s’agit d’une femme, dont le Soleil est en Verseau, l’Ascendant en Vierge et Mercure en Verseau. Au cours d’une discussion qu’elle avait avec son mari, celui-ci a fini par lui dire : « Au fond, ce n’est pas moi que tu aimes, c’est plutôt la relation que nous avons ! » Ébranlée dans un premier temps, elle décide de prendre les choses en mains et elle s’inscrit à une formation sur la communication dans le couple ! Plutôt que de souffrir une remise en cause radicale de son système relationnel si bien huilé, plutôt que d’écouter l’handicapée, en elle, qui détient la clé de la guérison, elle recourt à ce qu’elle maîtrise le mieux : comme toute chose, l’amour doit pouvoir s’apprendre ! Les anciens alchimistes étaient férus d’études, mais ils n’étaient pas dupes des limites d’un certain type d’études. Aussi ont-ils fait leur ce précepte : Déchirez vos livres, de peur que vos cœurs ne soient déchirés !

  Autre exemple, encore : celui d’un homme. Le Soleil, Mars et Jupiter, Maître de l’Ascendant Sagittaire, sont en Balance, tandis que Mercure culmine au Milieu du Ciel. Avec son épouse, il a une nouvelle discussion relative à leurs difficultés relationnelles. Alors que les explications n’en finissent pas, elle lui déclare qu’elle n’en peut plus de ces échanges où elle finit toujours par avoir le sentiment de perdre. Lui, il tombe des nues. En digne Balance qu’il est, il ne fait que prôner la communication pacifique et il ne peut pas imaginer être impliqué dans un jeu de pouvoir qui se solderait par un perdant et par un gagnant.

   Laissons de côté la part de l’épouse, dont je ne connais d’ailleurs pas le thème. De son côté, le mari mettra plusieurs mois avant de commencer à se réapproprier les choses. Oui, il y a bien une part gagnante et une part perdante, en lui-même. Celle qui gagne, le vieux roi tyrannique des contes de fées, c’est celle qui s’extrait de l’expérience vivante, celle qui se réfugie dans sa tour d’ivoire cérébralisée, laquelle lui laisse l’illusion d’être un maître en relations. Celle qui perd, c’est toute la dimension féminine, à commencer par la Lune, sans laquelle on est coupé de l’être humain en soi, comme de l’être humain à l’extérieur de soi.

  Mercure joue un rôle crucial qui se situe au cœur même de la relation. Maître des Gémeaux, il préside, dans les premiers mois de la vie, à toutes les expériences où la dyade fusionnelle commence à se suspendre. Là où il n’y avait pas de séparation psychique entre l’enfant et sa mère, il introduit de l’espace, de l’Air, autrement dit. Là où il y avait continuité entre le besoin de l’enfant et la satisfaction apportée par la mère, il introduit le différé et il anticipe l’instauration de la limite : la frontière de Saturne sans laquelle l’autre n’existe pas en tant qu’autre. On n’insistera jamais assez, à ce propos, sur l’exaltation de Saturne en Balance et sur le fait que c’est de la limpidité de l’Air qu’il y a entre Moi et l’Autre dont dépend la qualité de la relation Vénus-Balance.

  Toutefois, les contes semblent dire qu’il est courant, et plus particulièrement en nativité masculine, que l’Air se fige et fonctionne comme un mur de verre isolant. Marie-Louise Von Franz rappelle que le verre était, au Moyen-Âge, un symbole de matière spirituelle, d’où son affinité avec l’Élément Air, apparenté à l’esprit. Placé entre soi et un objet, le verre nous en sépare. On peut le voir, mais non le toucher ni être touché. Le verre permet, et exacerbe, la saisie mentale, en même temps qu’il interdit le contact tangible. Ainsi, il est souvent pris comme image par ceux qui se sentent coupés, physiquement et émotionnellement, d’eux-mêmes et de ce qui les entoure.

  En particulier, l’isolation de l’Air est souvent destinée à protéger le natif d’un complexe maternel menaçant, ce qui trahit, évidemment, une certaine déficience de Saturne, au sens séparateur de la fonction paternelle. Tandis qu’il redoute inconsciemment l’aspect étouffant et possessif de la mère cancérienne, l’engloutissement émotionnel de la mère neptunienne ou l’aspect abusif et dévorateur de la mère plutonienne, il ne peut pas faire autrement que de combattre ou de fuir les valeurs qu’elle représente. Ces valeurs sont à ce point ensorcelées par l’ombre maternelle, elles sont si peu différenciées, qu’il ne peut pas les intégrer positivement à sa vie. Au contact d’une personne ou d’une situation qui le rapproche de l’Eau, il manque rapidement d’Air, d’espace différenciateur, et il redoute la noyade. Alors, il s’accroche aux rives sûres de son intelligence, à l’air pur de sa logique. Il se retranche dans sa tête qui lui sert de tour de contrôle, jusqu’au jour où, souhaitons-le, le roi se sentira vieux et épuisé et demandera à ses fils de partir en quête de la princesse.

  Il se rendra compte, alors, que sa difficulté à se lier intimement à autrui, que sa peur de s’abandonner à l’amour est le miroir fidèle de la distance qu’il maintient avec lui-même, de l’angoisse qu’il éprouve à ressentir tout ce qu’il s’est employé à nier. Dans le Zodiaque, le tournant de la Balance fait suite au tournant du Cancer et cet enchaînement nous rappelle, entre autres choses, que c’est du degré d’intimité que l’on a avec soi, que dépend l’intimité de la relation que l'on peut tisser avec autrui. L’amour n’a-t-il pas pour vertu, comme l’écrit Césare Pavese, de dénuder, « non pas deux amants l’un en face de l’autre, mais chacun des deux devant lui-même ? »  

 

( Conférence donnée à Lyon, en 2005, dans le cadre du R.A.O. )