© 2013 by Success Consulting. All rights reserved

  • Wix Facebook page
  • Twitter Classic
  • Wix Google+ page

Le mythe de Déméter

et de sa fille, Coré-Perséphone

 

 

Le langage symbolique

  En reprenant l’histoire d’Œdipe ou de Narcisse, la psychanalyse a contribué à mettre en lumière l’actualité des mythes. Même si elle y a recouru de manière discutable, elle a rappelé que les personnages de la mythologie ne sont pas endormis dans une statuaire de musée, mais qu’ils vivent à travers nous. Les héros et les héroïnes des mythes et des légendes, les princes et les princesses des contes de fées ne nous sont pas étrangers. Si leur histoire nous interpelle avec autant de force, c’est parce qu’elle vient résonner avec quelque chose qui nous est intime. C’est parce qu’elle est aussi la nôtre.

  Analystes et psychothérapeutes ne sont pas surpris de voir arriver dans leur cabinet un client ou une cliente «en quête d’être» qui semble jouer, en recherchant un miroir, une partition écrite par Narcisse lui-même. L’astrologue, de son côté, est habitué à identifier le mythe qui se cache derrière un récit de vie. Quoi de plus familier, pour lui, que de reconnaître une divinité planétaire à l’œuvre, quand le natif évoque ce qui lui tient particulièrement à cœur ou bien quand il expose une problématique de vie.

  Au-delà, des destins qui se tissent et des biographies qui s’écrivent, il y aurait une trame mythologique sur laquelle viennent se nouer les fils de l’histoire des individus, des peuples ou des nations. Cette trame, les mythes nous la donnent à voir de façon exemplaire.

  Notre culture est tellement colonisée par un mode de pensée de type cerveau gauche que la pensée de type symbolique apparaît, pour la plupart de nos contemporains, comme un archaïsme. Au regard du mode de pensée dominant, les mythes, les légendes et les contes n’ont de valeur que pour les enfants. Mais il se pourrait bien que nous sacrifiions notre âme d’enfant en ne sachant plus écouter avec les oreilles qui sont les siennes et en ne sachant plus porter sur le monde le regard émerveillé qui est le sien.

  Dans l’avant-propos de son livre, Images et Symboles, Mircea Éliade rappelle que la pensée symbolique n’est nullement du ressort exclusif de l’enfant ou du poète, mais qu’elle est consubstantielle à l’être humain.

 

Les images, les symboles, les mythes ne sont pas des créations irresponsables de la psyché ;

ils répondent à une nécessité : mettre à nu les modalités les plus secrètes de l’être. [1]

 

  Ce que Jung a offert de particulier, de son côté, c’est qu’il nous a conduits à considérer les facteurs mythologiques qui sont à l’arrière-plan de la destinée humaine et qu’il a réappris au psychologue à penser dans les termes du symbole. Il l’a conduit à écouter le langage de la psyché elle-même. Ce langage, quel est-il ? Les rêves nous le montrent bien : ils parlent en images et ils se déroulent comme des histoires, comme des contes ou des mythes. Leur langue est celle du symbole.

   Comme aucun discours analytique ne saurait le faire, les mythes mettent en lumière les profondeurs de l’âme humaine avec les forces qui nous travaillent intimement. Narcisse, par exemple, évoque ainsi le cheminement difficile où l’on se penche sur soi-même, comme le jeune homme qui se penche à la fontaine, afin de se découvrir tel qu’en lui-même et de donner naissance à la fleur de lui-même. Psyché nous parle de la longue et douloureuse quête d’Éros, avec les épreuves à surmonter sur le chemin de la relation d’altérité et de l’Amour.

   Dans un de mes livres, je m’attache à explorer un autre grand mythe grec, celui de Déméter et de sa fille Coré-Perséphone. C’est à Homère, dans son Hymne à Déméter, que nous devons la version la plus ancienne de ce mythe. Voici les principaux épisodes du mythe sur lesquels je reviendrai dans l’analyse proprement dite.

 

 

Homère : Hymne à Déméter

Je chanterai d'abord Déméter à la belle chevelure, déesse vénérable, et sa fille, jadis enlevée par Hadès. Zeus, roi de la foudre, la lui accorda lorsque, loin de sa mère, jouant avec les jeunes filles d’Océanos, elle cherchait des fleurs dans une molle prairie. Pour la séduire, la terre, favorable à Hadès, fit naître le narcisse, cette plante charmante qu'admirent également les hommes et les Immortels. De sa racine s'élèvent cent fleurs ; le vaste ciel, la terre féconde et les flots de la mer sourient à ses doux parfums.

La déesse enchantée arracha de ses deux mains ce précieux ornement. Aussitôt, la terre s'entrouvrit et Hadès s'élança, porté par ses chevaux immortels. Le dieu saisit la jeune vierge et l'enleva dans un char étincelant d'or. Cependant, elle poussait de grands cris, mais aucun Immortel, aucun homme, aucune de ses compagnes n'entendit sa voix. Mais Hécate, au long voile, l'entendit, du fond de son antre, ainsi qu’Hélios, le Soleil qui voit tout.

Hadès qui dompte tout, porté par ses immortels coursiers, entraîna cette jeune fille, malgré sa résistance. Les montagnes jusques à leur sommet, la mer jusque dans ses profondeurs, retentissaient des éclats de sa voix divine. Son auguste mère l'entendit. Une vive douleur descendit aussitôt dans son âme. Elle déchira les bandelettes autour de ses cheveux divins ; elle revêtit ses épaules d'un manteau d'azur, et, comme l'oiseau, s'éleva sur la terre et sur les mers. Mais aucun dieu, aucun homme ne voulut lui dire la vérité.

Pendant neuf jours, la vénérable Déméter parcourut la terre. Absorbée dans la douleur, elle ne goûta durant ce temps ni l'ambroisie ni le nectar. Elle ne plongea point son corps dans le bain. Mais lorsque brilla la dixième aurore, Hécate se présenta devant elle et lui dit ces paroles :  

- Auguste Déméter, lequel des dieux ou des mortels a donc enlevé Coré et rempli ainsi votre âme de chagrins ? Je viens d'entendre sa voix, mais je n'ai pu apercevoir le ravisseur.

Toutes deux se rendirent auprès du Soleil, observateur des dieux et des hommes. Arrivées devant ses coursiers, elles s'arrêtèrent et Déméter l'interrogea :

- Hélios ! Traitez-moi comme une déesse, prenez pitié de ma douleur ! J'ai entendu dans les airs les plaintes de la fille que j'ai enfantée, tendre fleur, admirablement belle. Dites-moi avec sincérité quel est celui des dieux ou des hommes qui a saisi ma fille avec violence et l'a enlevée loin de moi.

- Puissante Déméter, je vous honore et je prends pitié des peines que vous ressentez. Aucun des Immortels n'a causé votre malheur, si ce n'est Zeus qui permit à Hadès de nommer votre fille sa tendre épouse. Ce dieu a enlevé la jeune vierge et l'a conduite au sein des ténèbres éternelles. Calmez votre grande douleur ; ne livrez pas votre âme à la colère indomptable ! Hadès, roi puissant entre tous les dieux, n'est point indigne d'être votre gendre : il est du même sang que vous.

Cependant, Déméter s'abandonna à une douleur plus vive encore. Irritée contre Zeus, elle s'éloigna pour longtemps du vaste Olympe. Dissimulée sous les traits d’une vieille femme en haillons, elle parcourut les villes et les champs fertiles des mortels. Aucun homme, aucune femme ne la reconnut, avant qu'elle ne fût venue dans la ville parfumée d'Éleusis. (…)

Le cœur rongé de tristesse par le désir de revoir sa fille, Déméter envoya une année terrible et funeste aux mortels. La terre ne produisit point de semences : la déesse les retenait dans les sillons. C'est en vain, que les bœufs tiraient le soc de la charrue dans les champs ; c'est en vain, que le froment le plus pur était répandu dans les guérets. La race des mortels allait périr. Les offrandes allaient manquer pour toujours aux divinités de l'Olympe si Zeus n'eût conçu dans son âme une sage résolution.

Il envoya tous les dieux immortels auprès de Déméter. Ils la conjurèrent tour à tour de revenir dans l'Olympe, mais nul ne put fléchir le cœur de la déesse irritée. Elle annonça qu'elle n'irait dans l'Olympe qu'après avoir revu sa fille aux doux regards. Dès que Zeus connut cette résolution, il envoya Hermès, à la baguette d'or, auprès d’Hadès. Hermès trouva le roi des ombres dans son palais, assis sur sa couche à côté de sa vénérable épouse.

- Hadès à la noire chevelure, roi des ombres, Zeus m'ordonne de ramener la chaste Coré au milieu de nous, afin que Déméter abandonne sa colère. Cette déesse a le dessein terrible d'anéantir la race des mortels, en cachant la semence au fond de la terre, et de détruire ainsi les honneurs des divinités.

À ce discours, Hadès, roi des morts, sourit. Obéissant à l'ordre de Zeus, il parla en ces mots à son épouse :

- Retournez, Perséphone, auprès de votre mère au voile d'azur. Conservez en votre âme une douce pensée et ne vous abandonnez pas à des chagrins inutiles. Parmi les Immortels, je ne suis pas un mari indigne de vous, moi, frère de Zeus. Quand vous reviendrez en ces lieux, vous régnerez sur toutes les ombres qui les habitent et vous jouirez des grands honneurs réservés aux divinités.

S’approchant d'elle en secret, Hadès lui fit manger un doux pépin de grenade, pour qu'elle ne puisse pas toujours rester auprès de sa vénérable mère, Déméter au voile d'azur. Puis, il attela ses coursiers immortels à son char étincelant d'or. Perséphone y monta et Hermès prit en main le fouet et les rênes. Les chevaux volaient avec joie et ils franchissaient promptement d'immenses espaces. Enfin, le char s'arrêta devant le temple qu'habitait la blonde Déméter. Les deux déesses furent tout à la joie des retrouvailles.

- Chère enfant, n'as-tu goûté aucune nourriture auprès du roi des morts ? Parle, ne me cache rien, car s'il en était ainsi, tu pourrais désormais toujours habiter près de moi. Si tu as goûté quelque nourriture, alors, retournant de nouveau dans le sein de la terre, tu consacrerais le tiers de l'année à ton époux, et les deux autres tiers, tu les passerais auprès de moi et des dieux immortels. Mais dis-moi par quelle ruse le terrible Hadès t'a trompée.

- Mère, je vais tout vous dire avec sincérité. Hadès m'a donné en secret un pépin de grenade, délicieuse nourriture, et m'a forcée de le manger. Je vais vous dire maintenant comment le fils de Cronos m'enleva par la secrète volonté de mon père et m'emporta dans les abîmes de la terre. Nous étions plusieurs jeunes filles dans une riante prairie. Nous jouions ensemble, cueillant mille fleurs. Joyeuse, j'arrache le narcisse, cette plante superbe : à l'instant la terre s'entrouvre, le redoutable Hadès s'élance, et, malgré ma résistance, m'emporte au sein des ténèbres sur son char étincelant d'or.

Ainsi, durant tout le jour, les déesses se réjouirent et elles échangèrent ensemble les témoignages de la plus douce joie. Zeus, maître de la foudre, ordonna que Perséphone passe un tiers de l'année dans les sombres demeures et le reste du temps auprès de sa mère et des autres dieux. L’âme de Déméter s’apaisa enfin et elle accepta de rendre la fécondité aux campagnes : la terre se couvrit de feuillages et de fleurs.[1]

 

 

 

Déméter et la fonction maternelle

   Qui est Déméter ? La mère de l’orge ou de l’épeautre. Cérès de la mythologie latine, qui est à la racine de céréales, en français, Déméter est la déesse qui nourrit l’humanité. Elle règne sur tout ce qui pousse et fleurit sur la terre, de sorte que la race humaine sera menacée d’extinction le jour où la déesse suspendra sa fonction donatrice pour se venger de la perte de sa fille. On entend déjà que l’enfant ne pourrait pas vivre si la Mère n’accomplissait pas la fonction qui est la sienne.

   Quelle est la fonction de Déméter ? Si l’on écoute bien ce nom de Déméter, on entend bien que sa fonction est de nous permettre d’Aimer-Terre. D’aimer la terre, la rive où nous accostons en venant au monde, d’aimer notre propre terre, notre première matière, c’est-à-dire notre corps, notre incarnation, notre humanité.

  Les personnes qui accompagnent la naissance et qui observent la venue au monde avec suffisamment de sensibilité et d’intelligence savent bien que l’atterrissage n’est pas une chose aisée et qu’il se déroule progressivement. Quand nous disons qu’un enfant vient au monde, notre langage trahit un point de vue parfaitement géocentrique et égocentrique. Si nous étions capables de nous excentrer, en nous plaçant du point de vue du nouveau-né, nous dirions autre chose : l’enfant quitte un monde pour entrer dans l’inconnu d’un autre monde. L’enfant perd le monde qui était le sien en venant dans le monde qui est le nôtre.

   Pour aller dans quelque chose de nouveau, il faut le désirer et c’est bien là que réside la grande question de la naissance : quelle condition doit être remplie pour que le nouveau-né ait vraiment envie d’investir le monde et de s’engager progressivement dans la condition humaine ? Hölderlin, le poète, l’avait bien vu, qui écrivait : Pour naître, il faut retourner le désir de quitter ce monde, pour l’autre, en désir de quitter un autre monde, pour celui-ci. Jean-Marie Delassus, spécialiste de la naissance et de la maternologie écrit de son côté :

 

L’enfant vient vraiment d’ailleurs, d’un monde qui n’est pas celui des choses de notre monde. La naissance, sur ce plan, est le contraire de ce qu’elle paraît. En quelque sorte, l’enfant meurt en naissant et c’est cette mort qui doit être transformée en naissance. [2]

 

 

Le secours de Déméter

   Pour se mettre à aimer la terre, et la vie sur terre, le nouveau-né a besoin de trouver une mère, ou une assistance qui joue le rôle de Déméter. Le nouveau-né accosterait sur une rive déserte, n’était-ce la présence de la Mère qui fait office de passeuse et qui offre une continuité entre les deux versants de la vie.

   Que représente Déméter, la déesse de la végétation, qui permet la vie sur terre ? Elle permet au nouveau-né de surmonter le sentiment de perte, de coupure, occasionné par la venue au monde. Sous les traits de la mère humaine, Déméter offre la présence sans laquelle ce monde serait celui du vide et de l’absence. Sans une personne qui fasse office de Déméter, le nouveau-né ne retournerait pas son désir. Il n’accomplirait pas la conversion du regard nécessaire à la naissance psychique, parce que l’amour dans lequel il baignait, et qu’il cherche toujours, serait absent au monde.

  Qu’est-ce qu’on gagne à penser la Mère sous les traits d’une déesse, ceux de Déméter, en l’occurrence. Contrairement à ce que notre mode de pensée nous laisse croire, on y gagne beaucoup, parce qu’on se tient au plus près de la réalité, au plus près de la réalité psychique. Pour le nouveau-né et pour l’enfant, dans ses premiers mois de vie, la Mère n’est pas une femme qu’il peut se représenter dans la réalité humaine, avec ses occupations et ses tâches, avec ses espoirs et ses soucis, en bref, avec sa vie à elle. Elle est Déméter elle-même, c’est-à-dire la condition de la vie sur terre. Sans elle, c’est l’absence, le vide, l’angoisse insoutenable : la mort. Le mythe nous le dit sans ambiguïté : l’humanité sera menacée d’extinction, le jour où Déméter suspendra sa fonction.

   L’enfant confond d’abord la Mère avec la Vie elle-même : par le cri, par les pleurs, il peut faire apparaître celle par qui la satisfaction, le plein, la consolation arrivent. Selon l’expression judicieuse utilisée par Aldo Naouri, elle est une mère-contre-la-mort. Plus forte que la mort, elle n’appartient pas à la condition mortelle, mais à la condition divine.  Toute puissante, elle n’est pas une mère humaine : elle est Déméter, la Déesse elle-même.

 

 

La mère qui s’identifie à Déméter

    Plaçons-nous maintenant du côté de la mère. Elle sait bien qu’elle n’est pas Déméter. Elle sait bien qu’elle n’a pas le pouvoir d’empêcher les pleurs, la maladie ou la mort. Cela elle le sait, avec sa tête, mais est-ce qu’elle a intégré, émotionnellement, viscéralement, qu’elle est une mère humaine avec les limites que fixe la condition humaine ? C’est ici que le mythe peut à nouveau beaucoup nous apprendre. Il nous dit que la mère doit compter avec la figure de Déméter, avec cet aspect de la déesse qui est au service de la vie et qui empêche la mort. Il nous montre que la mère peut s’identifier à la déesse elle-même et nourrir ce fantasme de toute-puissance selon lequel son enfant ne mourra pas, parce qu’elle est là pour interdire cette issue. On comprend bien qu’une mère travaillée à son insu par l’angoisse de mort, s’efforce de ne pas quitter son enfant des yeux. En rêvant de pouvoir suspendre toute larme ; en rêvant de pouvoir soustraire l’enfant à toute espèce de danger, la mère ne se rend pas compte qu’elle cherche à le maintenir en dehors de la condition humaine et qu’elle l’empêche de naître, au plan psychique. En nourrissant le fantasme qu’elle peut faire échec à la mort, elle ne se rend pas compte qu’elle rêve de maintenir son enfant dans la condition divine et, par conséquent, de le soustraire à la condition mortelle.

  Ici, nous observons une constante mythologique. Les figures de la mythologie sont toujours ambivalentes : elles comportent leur versant de lumière et leur versant d’ombre. C’est en cela, une fois de plus, que les mythes nous délivrent un message infiniment précieux. Non seulement ils proposent une voie de réalisation, mais ils indiquent également les pièges qui se présentent sur le chemin.

 

(1) D’un côté, Déméter nous donne à voir la mère généreuse, disponible, épanouie dans la maternité et qui investit positivement son enfant : Tendre fleur, admirablement belle !

(2) De l’autre côté, elle nous montre ce que Clarissa Pinkola Estès a appelé la trop-bonne-mère : celle qui se place comme condition de la vie de l’enfant et qui le laisse dans le fantasme extrêmement dommageable que la vie ne serait pas possible sans la mère. Mais comment l’enfant pourrait-il vivre sa propre vie, s’il ne parvenait pas à se déprendre de cette toute puissance fantasmée de la Mère ?

 

  L’aspect dévorateur de Déméter apparaît clairement dès lors que sa fille lui est arrachée. Que fait Déméter, à ce moment-là ? Elle se venge cruellement en coupant les vivres à l’humanité. Elle remue ciel et terre pour récupérer le droit de possession qu’elle prétend avoir sur sa fille.

  Bien sûr, la désolation de Déméter peut être entendue à différents nouveaux. Elle fait écho au deuil auquel la mère est soumis, quand le jeune homme ou la jeune fille quitte la maison, par exemple. La détresse de Déméter qui erre, en guenilles, n’est-elle pas aussi celle de la mère qui est confrontée à la maladie de l’enfant face à laquelle elle se sent tellement impuissante ? N’évoque-t-elle, pire encore, la terrible détresse de la mère qui doit souffrir la mort de l’enfant qu’elle a porté ?

  Bien sûr, la désolation de Déméter nous parle de tout cela, mais il y autre chose encore, car ce que la déesse est en train de perdre c’est un statut maternel identifié à la toute puissance. Non, elle ne peut pas empêcher la séparation. Non, elle ne peut pas faire échec à la mort. Mais qui est-elle alors ? Que reste-t-il d’elle, alors ? Dans un premier temps, et on le comprend bien, il ne reste rien. Déméter se sent vide et stérile. Elle n’a plus rien à donner et la race humaine risque de mourir. Homère nous dit que cette année-là fut terrible pour l’humanité et que le bœuf tira en vain la charrue dans le sillon.

  Dans le cadre d’une consultation astrologique, j’ai reçu des parents qui avaient perdu, trois ans plus tôt, une fillette de quelques mois. Médicalement, les causes du décès n’avaient pas pu être établies clairement. On ne savait pas si la petite était décédée des suites d’une toxoplasmose ou s’il s’agissait de la mort subite du nourrisson. La mère est revenue spontanément sur la culpabilité qui l’avait hantée ces dernières années. Si sa fille était morte de toxoplasmose, elle était coupable de lui avoir transmis la maladie. Si elle était morte subitement, elle avait elle-même provoqué l’étouffement, parce qu’elle la faisait dormir sur le ventre. L’heure semblait venue de porter un regard nouveau sur les résidus de cette culpabilité. Cette culpabilité, de quoi se nourrissait-elle encore ? Ne s’alimentait-elle pas d’un fantasme qui relève de Déméter elle-même, un fantasme selon lequel la mère serait, non seulement la gardienne, mais ni plus ni moins que la garante de la vie de l’enfant. Un fantasme selon lequel il aurait donc été en son pouvoir de faire ce qu’il fallait pour que son enfant ne meure pas. Elle n’avait pas su le soustraire à la mort : elle se jugeait défaillante et indigne. Elle se voyait comme la Mauvaise Mère, incapable d’assurer l’existence de son enfant.

   Oui, les divinités sont des composantes de notre psyché, mais il nous faut nous expliquer avec elles, car nous sommes des êtes humains ni Zeus ni Déméter, ni Hermès ni Aphrodite. Les divinités doivent s’humaniser ; elles doivent être ramenées à notre mesure humaine, à défaut de quoi nous sommes livrés à ce que les Anciens appelaient la possession et à ce que Jung appelle l’inflation psychique.

   Non, la mère n’a pas le pouvoir de soustraire son enfant à la mort. Si elle avait ce pouvoir, l’enfant serait interdit d’accéder à une vie qui resterait l’affaire de la mère. Les clés de la Vie et de la Mort ne sont pas entre les mains des mères humaines. Penser qu’une erreur humaine, à supposer qu’il y en ait eu, puisse décider de la mort de quelqu’un, c’est se substituer à la Vie elle-même et c’est se maintenir dans un fantasme de toute-puissance. À l’origine de cette culpabilité maternelle, il y a toujours le même fantasme. On peut d’ailleurs dire, d’une certaine manière, que la culpabilité est à la mesure du fantasme de toute-puissance.

   Dans la première étape du mythe, Déméter nous donne à voir une mère qui est toujours dans la logique de la grossesse et qui agit comme si la mise au monde n’avait pas vraiment eu lieu. À quoi cela correspond-il ? À la situation d’une mère qui se démultiplie pour être constamment disponible. Mais l’omniprésence, l’omnipotence ne sont-elles pas précisément des qualités qu’on attribue à la divinité ?

   En général, les mères ne cherchent pas à être omniprésentes, comme si elles étaient Déméter, elle-même. Elles vivent, sans trop de tourments, le fait de ne pas pouvoir répondre, immédiatement et complètement, à la demande de l’enfant. Si elles ne parviennent pas à consoler ses pleurs, à un moment ou à un autre, par exemple, cela ne constitue pas une atteinte à leur identité de mère, mais il arrive toutefois que la mère vive très mal son imperfection et qu’elle n’ait de cesse de combler l’enfant, afin de fournir les preuves qu’elle est une Bonne Mère.

  La mise en branle de ce fonctionnement peut avoir des origines complexes et ce n’est pas le propos que de les explorer ici. D’une façon générale, on peut dire ceci : il s’installe souvent quand la mère a elle même manqué de la présence fondatrice de Déméter. Quand elle devient mère à son tour, c’est sa propre histoire qui recommence. Elle ne se rend pas compte de l’aspect éminemment projectif de son regard : elle voit son enfant comme celle qu’elle a été et qui a cruellement manqué de mère. Pour sa propre réparation, elle rêve de ressembler à Déméter, la mère qui ne ferait jamais défaut, la mère qui répondrait au moindre appel et qui satisferait toutes les attentes. Ce qu’elle ne sait pas non plus, c’est qu’en revêtant le manteau de la toute-puissance, elle exerce sur lui une emprise extrêmement menaçante. En le gardant dans son ventre elle devient la Dévoratrice : elle lui barre l’accès à sa propre identité, elle l’empêche de se construire dans le registre du Père, celui de l’autonomie et de la verticalisation.

 

 

La cueillette des narcisses

   Le monde maternel dans lequel évoluent Déméter et Coré s’effondre au moment où la jeune fille se met à cueillir des narcisses. Ici, le récit d’Homère fait écho à un autre mythe celui de Narcisse, sur lequel nous n’avons pas le temps de nous étendre. Disons simplement que Narcisse désire se connaître et que le mythe dont il est le héros nous donne à voir le fleurissement de soi, l’Épiphanie du Soi.

  Dire que Coré est attirée par les narcisses, c’est dire qu’elle est attirée par ce qu’ils représentent. Elle aussi, elle désire se connaître dans la fleur à laquelle est destinée. Cela signifierait donc qu’elle ne se connaît pas encore, dans son identité propre. De son côté, comment Narcisse parvient-il à la connaissance de lui-même ? En se penchant sur l’onde claire, il découvre enfin son visage et il se connaît. Coré aurait-elle manqué de cette onde transparente, de ce miroir où elle aurait pu se voir et se reconnaître ? Par l’intermédiaire de Déméter, autrement dit, Coré n’aurait-elle pas trouvé un regard qui la reconnaisse comme différente de sa mère ? Une présence qui lui permette d’étayer son identité propre ? Déméter n’aurait-elle pas su la voir comme séparée d’elle, comme autre qu’elle ? Outre ce que nous avons déjà compris de Déméter, le mythe nous fait répondre négativement à chacune de ces questions.

 

(1) Coré grandit dans un véritable gynécée ; non seulement le père est absent, mais le Masculin est lui-même totalement étranger au monde dans lequel elle vit. Le Masculin, en tant que différent de la Mère, recouvre d’abord ce qui désintrique, ce qui sépare, ce qui différencie.

(2) Quand le masculin fait irruption, dans la vie de Coré, c’est tout un monde qui s’effondre : le sol s’ouvre sous les pieds de la jeune fille. Si le Masculin apparaît sous une forme exclusivement menaçante, c’est que Coré n’a jamais pu se le représenter autrement. Nous allons y revenir, car c’est l’articulation centrale du mythe et la clé de la mutation de la jeune fille en femme.

(3) Quand sa fille lui est arrachée, Déméter réagit comme une mère qui ne peut pas se résoudre à la séparation. Les représailles de Déméter font notamment écho au chantage de certaines mères. Tu me feras mourir, disent-elles à un fils ou à une fille qui se démarquent de leurs valeurs et de leurs attentes.

 

  C’est le moment de nous questionner sur le double nom de Coré et de Perséphone. En grec, Coré signifie littéralement la jeune fille. C’est seulement quand elle aura épousé Hadès qu’elle deviendra reine et souveraine et qu’elle s’appellera Perséphone, qu’on peut traduire par celle qui règle la mutation.

  Tandis qu’elle n’est pas séparée de sa mère, Coré est la jeune fille, la fille de sa mère. Déméter fleurit et s’épanouit dans sa fille, sa plus belle œuvre ou, plus précisément, son unique œuvre. Coré est le centre de l’univers de Déméter et tout converge vers elle. Pour l’astrologue, Coré représente le Soleil de Déméter et, en termes de psychologie archétypale, l’enfant de chair reste confondu avec l’Enfant, avec le Soi, et il fait l’objet d’un investissement massif. Déméter ne nous montre pas seulement la figure de la mère, épanouie dans la maternité, mais aussi le visage de celle qui promeut l’enfant à une place aliénante, parce qu’il est destiné à faire vivre la mère. Quand Coré disparaît, c’est tout un monde qui s’écroule : hors le Maternel, la vie n’a pas de sens pour Déméter. Déméter est une femme qui n’est que mère. En d’autres termes, le Féminin est confondu avec le Maternel.

   Le mythe nous donne à voir une composante cruciale de la relation Mère-Fille, parce que l’emprise dont Coré est victime s’apparie à un abus identitaire. Loin d’aider sa fille à construire sa souveraineté, au sens du Lion, en astrologie, Déméter la dépossède de son identité : elle la considère comme une autre elle-même, destinée à la prolonger en reprenant le modèle maternel à son propre compte. Déméter ne peut pas penser sa fille souveraine. Elle l’appelle Coré, la «jeune fille» : elle entend la garder à la fleur de son âge, éternellement, et cette fleur, elle prétend en prendre soin, dans le clos de son jardin. Dans le premier temps du mythe, Déméter ne peut pas reconnaître sa fille en tant que Perséphone, celle qui mute et qui atteint le secret enfoui dans son Nom. Mais Déméter aura la sagesse de traverser toutes les étapes du deuil et elle mutera, elle aussi. Elle acceptera finalement la nécessité de la séparation et la terre pourra à nouveau fleurir : en étant dans le don maternel, désormais, plutôt que dans l’appropriation, Déméter n’attendra plus d’être payée d’attachement en retour de ce qu’elle offre.

 

 

Hadès et l’irruption du Masculin

  Il nous faut maintenant considérer une autre figure centrale du mythe, celle d’Hadès qui surgit des profondeurs de la terre et qui emporte Coré dans son sombre royaume. Les rapts, les viols de femme sont légion dans la mythologie. Sauf à y voir l’illustration et la confirmation de la guerre des sexes, sauf à cultiver l’image de l’homme violent qui abuserait de la jeune fille innocente et sans défense, il nous faut questionner ce motif du rapt et essayer de comprendre sa portée psychologique.

  Comment comprendre que, pour sa première découverte du masculin, Coré rencontre Hadès plutôt que le prince charmant des contes de fées, par exemple ? Et que la première expérience du masculin ait lieu sous la forme violente d’un rapt, plutôt que sous la forme de deux désirs qui rentrent dans le jeu de la rencontre ?

  Qui est Hadès ? Pourquoi surgit-il des profondeurs des entrailles de la terre? Parce que le monde souterrain est son royaume, tandis que Poséidon règne sur les profondeurs marines et que Zeus règne sur le monde olympien. Il règne sur le monde souterrain : sur ce qui est banni de la surface de la terre et qui est réduit à mener une vie souterraine. Comment traduire cela en termes psychologiques : le monde de l’Hadès évoque des composantes naturelles de la psyché qui auraient besoin d’être intégrées à la lumière de la conscience, mais qui en sont exclues, pour des raisons diverses. Dire qu’Hadès est le souverain des enfers, du monde infernal, c’est-dire qu’il règne sur le monde inférieur, le monde du dessous.

   Tout ce que nous avons dit jusqu’ici nous permet aisément de comprendre ce que le mythe nous donne à voir avec une formidable puissance d’évocation. Pour Coré, le monde du dessus c’est le paradis fusionnel de la Mère où Déméter entend la garder. Le monde du dessous c’est tout ce qui n’a pas droit de cité dans l’esprit de Déméter. En tant que représentant du Masculin, Hadès surgit du monde souterrain où il a été relégué par les valeurs du Maternel. Dans le mythe de Déméter-Perséphone, l’étranger maintenu aux confins de l’existence, c’est le Masculin, à commencer, bien entendu, par l’homme qui l’incarne. Mais l’affreux homme noir, qui fait irruption dans le champ de narcisses et qui arrache Coré au paradis maternel, n’est-il pas celui-là même qui lui permettra de renaître femme et souveraine ?

   Nous avons déjà évoqué certaines conséquences de cette éviction du principe masculin, mais le rapt de Coré a lieu quand elle a douze ans, à cette période qui voit la jeune fille se transformer en femme. Manifestement, Coré ne peut pas compter sur sa mère pour l’accompagner dans cette phase cruciale de sa vie et le passage a lieu sous la forme angoissante de la perte de l’enfance et du bouleversement de l’existence : le mythe ne l’évoque-t-il pas avec force ? C’est à douze ans que Coré voit le sol s’ouvrir sous ses pieds et qu’Hadès l’emporte dans un monde dont elle ne sait rien. C’est peut dire qu’elle n’en sait rien, car il faut dire que Déméter ne lui a jamais donné le moindre moyen de l’imaginer, de le penser, en un mot, de se le représenter. Fille d’une mère sans homme, Coré n’a pas d’autre idée sur l’homme que celle qui lui a été transmise par contagion psychique. Fille d’une mère qui n’est que mère, elle n’a jamais pu se représenter le rapport érotique entre un homme et une femme. Et c’est bien le questionnement de nombreuses femmes : comment devenir femme quand on a vécu auprès d’une mère qui n’était que mère ?

  Ceci nous permet de préciser la portée symbolique du rapt, qui évoque par ailleurs comment certaines femmes vivent le premier rapport sexuel et comment certaines femmes continuent à vivre le coït. La façon avec laquelle le masculin fait irruption, dans la vie de Coré, est indissociable de l’ostracisme dont il fait l’objet de la part de Déméter. Elle rend compte du fait que Coré ne peut pas envisager la perte du monde maternel en d’autres termes que ceux de l’arrachement. La brutalité du rapt n’existe que du point de vue de la fille orientée régressivement vers la mère, comme la violence de la mort n’existe, en dernier ressort, que du point de vue de celui qui s’accroche à l’existence terrestre identifiée à la Vie.

   Dans une perspective psychologique, on peut tout aussi bien considérer que Coré a fait le cauchemar d’un enlèvement, expression de l’angoisse que suscite la sphère érotique et, avec elle, le rapport au masculin. Le voleur, le ravisseur, qui apparaît dans un rêve de femme signale directement, dans certains cas, que la sexualité physique et psychique réclame brutalement le droit à l’existence. Dans le mythe, la manifestation violente de la sexualité se traduit par les coursiers noirs qui tirent le char du ravisseur. L’analyse des rêves nous montre en effet que l’attaque du cheval noir est un motif qui apparaît volontiers dans les cauchemars des sujets particulièrement en désaccord avec l’inconscient instinctif et érotique.

   Parmi les grands motifs symboliques qui apparaissent dans le mythe, il nous reste à parler de la grenade. Il y a différentes variations à ce propos, certains récits prétendent que Coré a été obligée de goûter à la grenade, d’autres disent qu’elle l’a elle-même cueillie dans les jardins d’Hadès et qu’elle en a mangé sept pépins. La poésie érotique arabe recourt volontiers à la métaphore de la grenade. Elle parle de la fiancée comme d’une rose qui n’a pas encore été sentie, comme d’une grenade qui n’a pas encore été ouverte. En Asie, la grenade ouverte désigne expressément la vulve. La grenade est toute en jus et en semences ; elle allie l’élément féminin, l’eau, et l’élément masculin, les pépins : elle est, avant tout, un symbole de fécondité par le mariage des deux polarités sexuelles.

  Un jour, le désir de la rencontre entre le Masculin et le Féminin l’a emporté sur les défenses. Un jour, le désir de l’ouverture a triomphé des peurs et de la fermeture. Aux jardins d’Hadès, la grenade s’est ouverte et les pépins ont été absorbés. Le Féminin s’est ouvert à la pénétration du Masculin. Coré, alors, a été réellement ravie à sa Mère. Dans ce ravissement elle a muté. Dans ce ravissement, elle s’est connue comme Femme. Elle s’est connue dans la complémentarité érotique avec le Masculin. Dans ses noces avec Hadès, elle est devenue reine et souveraine. Elle s’appelait Coré, on l’appellera désormais Perséphone, la déesse qui nous montre la voie de la mutation dans et à travers l’ouverture de la profondeur.

 

Texte d’une vidéoconférence réalisée dans le cadre de Baglis TV : http://www.baglis.tv

 

 


 

[1] HOMÈRE, Hymne à Déméter, Les Belles Lettres.

[2] Jean-Marie DELASSUS, Le sens de la maternité, Éditions Dunod.