FRÈRES ET SOEURS
ÉTUDE ASTROPSYCHOLOGIQUE
4ème de couverture
À la suite de Freud, qui a institué l’Œdipe comme le complexe nucléaire de la constitution psychique, la psychanalyse s’est avant tout concentrée sur l’axe vertical qui nous relie à nos parents et elle a occulté, en proportion, l’importance de l’axe horizontal constitutif de la fratrie avec ses retentissements dans le cadre des rapports sociaux en particulier. Depuis quelques décennies, cette dimension est mieux prise en compte. Toutes les recherches et toutes les observations viennent confirmer son importance cruciale.
Dans cette étude, l’auteur part du signe des Gémeaux pour questionner d’abord l’importance que revêt le motif de la gémellité. Il s’appuie ensuite sur différents mythes, contes de fées et œuvres littéraires qui donnent à voir toute la complexité des enjeux qui structurent les relations frères-sœurs. À partir de là, il apparaît que l’on ne peut pas aborder le “complexe fraternel” en se référant seulement à la sphère traditionnelle de Mercure et des Gémeaux. Pour en rendre compte, il faut considérer finalement l’ensemble des facteurs thématiques qui sont analysés ici à travers de nombreux horoscopes.
introduction
Le signe des Gémeaux et le symbolisme de la gémellité
Tout astrologue en herbe apprend que les questions propres à la fratrie se rattachent au signe des Gémeaux. Il n’ignore pas, non plus, que le troisième signe du Zodiaque est représenté par un couple gémellaire. À ce propos, il faut noter d’emblée que le latin “gemellus” ne désigne pas seulement le jumeau proprement dit, mais également ce qui est “semblable”, ce qui est “pareil”. Ces associations soulèvent aussitôt un premier questionnement.
Comment peut-on comprendre que le signe des Gémeaux soit associé à la fratrie et qu’il soit figuré, en même temps, par le couple spécifique des jumeaux ? Que peut-on dire de cette représentation singulière, alors que les naissances gémellaires ne sont certes pas exceptionnelles, mais statistiquement rares ? Pourquoi l’astrologie représente-t-elle les relations fraternelles dans leur ensemble à travers l’image singulière du couple gémellaire ?
J’avais déjà fait de nombreuses recherches sur les relations frères-sœurs, mais cette question posée par le signe des Gémeaux m’avait échappé, tout comme aux personnes qui ont participé à mes formations, semble-t-il, puisque personne ne l’a soulevée. Je suis le premier à considérer qu’il convient toujours de revenir aux fondements de l’astrologie, mais j’avais manqué, en l’occurrence, de commencer par le début. Comme il n’y a pas le moindre doute à avoir quant à la pertinence du symbolisme astrologique, je vais donc me tenir au plus près de l’image des Gémeaux en proposant ceci : au début de l’existence, et avant qu’il n’y ait la prise en compte d’un frère, d’une sœur, ou d’un autre qui en tient lieu, nous serions d’abord des jumeaux. Cette formulation fait écho à celle de René Zazzo, quand il écrivait que « nous sommes tous des jumeaux, sans le savoir[1]. » Nous allons donc commencer par questionner cette proposition qui nous est soumise par le symbolisme astrologique lui-même.
Dans le cas des jumeaux ou des jumelles monozygotes, tout au départ est pareil, au sens étymologique du latin “gemellus” : même hérédité, même sexe, même âge, même contexte familial et environnemental de naissance. À tel point que l’on a pu considérer qu’ils étaient des doubles et que les idéologues du tout héréditaire se sont emparés de la question dans l’espoir de prouver qu’ils étaient la copie conforme l’un de l’autre. Sans succès. Chacun connaît un ou plusieurs couples gémellaires et chacun peut constater à quel point frères ou sœurs peuvent se distinguer l’un de l’autre, malgré leurs ressemblances.
Les jumeaux posent d’abord une question d’identité que nous allons reprendre avec le signe des Gémeaux. À partir de la même origine et du même zygote, pour les vrais jumeaux — l’ovule de la mère et le spermatozoïde du père — comment le sujet peut-il se constituer dans sa singularité ?
La gémellité se présente comme le cas limite d’une situation générale de couple, de duo, que chacun de nous connaît dans de multiples expériences. Prenons l’exemple ordinaire de la fratrie. L’écart entre frères et sœurs peut être plus ou moins grand et il est bien évident que cet écart intervient dans la nature et la force des relations qu’ils établissent entre eux.
« Une seule année d’écart détermine une proximité, avec ses complicités et ses rivalités, aux conséquences bien différentes qu’une distance de plusieurs années. Il arrive même qu’avec une seule année d’écart des frères ou des sœurs en viennent à “gémelliser”. Avec les jumeaux, l’écart est réduit à zéro. Sur l’échelle des écarts, ce zéro est le point limite, le point extrême. En ce sens, on pourrait dire que la gémellité est une fraternité extrême[2]. »
À considérer cette dernière formulation de René Zazzo, on y trouve matière à penser l’énigme qui nous est soumise par la figure des Gémeaux. Nous l’avons questionnée ainsi : comment peut-on comprendre que le signe associé à la fratrie soit représenté par des jumeaux, et non par des frères et sœurs ordinaires ? En vertu de la nature symbolique du Zodiaque, on ne peut pas appliquer, telle quelle, la formule de René Zazzo à l’astrologie et l’on ne peut pas dire que l’image des Gémeaux représente une fraternité extrême.
Il en va d’ailleurs de même pour les autres signes et il serait également contraire à l’esprit symbolique d’attribuer au Bélier, par exemple, un caractère de pionnier extrême. Par contre, on peut affirmer que la nature primordiale de chaque signe du Zodiaque se donne à voir à travers le symbole qui lui est associé, celui du Taureau, pour le deuxième signe, ou celui du Scorpion, pour le huitième. S’agissant des Gémeaux, on est ainsi amené à dire que la figure de la gémellité évoque ce qui fonde le troisième signe et, dans la perspective de notre étude, que le Gémellaire est constitutif du Fraternel. Ce préalable étant adopté, deux questions s’imposent d’emblée à l’esprit.
– À partir du jumeau, c’est-à-dire du semblable, comment le frère, ou la sœur, peut-il apparaître dans l’ordre de l’altérité ?
– Et, à partir du double, comment le sujet peut-il lui-même se constituer de manière singulière ?
René Zazzo s’est passionné pour la gémellologie, dans les années trente déjà, en partant notamment du constat que « les vrais jumeaux, semblables au point qu’on puisse les confondre, ne se ressemblent guère plus “psychologiquement” que des frères ou sœurs ordinaires[3]. » Je rappelle souvent l’axiome selon lequel « la carte n’est pas le territoire » en disant que le thème de naissance ne donne pas à voir la biographie ou la destinée du sujet, mais la structure archétypale qui le constitue. À partir de la même configuration astrale, de multiples histoires peuvent s’écrire et notamment dans une interaction constante entre le thème de naissance de l’enfant et l’environnement dans lequel il voit le jour. Dans le cas des jumeaux, nous avons toutefois des horoscopes presque identiques et les mêmes conditions de départ. Cela interpelle effectivement l’astrologue.
À travers ses recherches portant sur un large éventail de jumeaux, René Zazzo a trouvé un témoignage sur le couple, au sens large du partenariat. « Par la médiation de leur couple exemplaire, écrit-il, je prétendais atteindre une psychologie générale du couple, susceptible de nous éclairer sur la genèse du moi dans ses rapports avec l’autre[4]. » En particulier, le chercheur a mis en lumière ce qu’il a appelé les effets de couple. Dans une relation parent-enfant, ou dans n’importe quel partenariat, chaque membre se forme, se transforme, se distingue, se révèle, se situe en fonction de l’autre, dans un jeu d’interactions et d’ajustements et avec une distribution plus ou moins stable des rôles, des tâches ou des activités quotidiennes, par exemple.
Quand nous aborderons la relation entre Hermès et Apollon, nous verrons que le cadet cherche d’abord à “gémelliser” avec son aîné. Hermès veut d’abord prendre possession des bœufs d’Apollon dans un jeu d’imitation où il s’efforce de faire comme son frère pour adopter son identité de gardien de troupeaux. On lira aussi cet épisode du point de vue de la rivalité, mais je mets ici l’accent sur l’emprunt au grand frère et sur les capacités d’imitation et d’adaptation propres au signe des Gémeaux.
Dans un second temps, on assistera à une “dégémellisation” et à un échange, puisque les deux fils de Zeus vont sceller un pacte fraternel à travers une répartition de leurs rôles et de leurs attributions. On entend déjà, et l’on en reparlera le moment venu, que l’enfant ne se construit pas seulement à travers les liens verticaux qui l’unissent à ses parents et ses ancêtres, mais également à travers les rapports horizontaux qui le relient à sa fratrie, à ses compagnons de jeux ou ses camarades d’école.
Avec les jumeaux monozygotes, on est dans le registre du semblable, mais les écarts apparaissent pourtant. À ce titre, René Zazzo a observé les effets de couple, comme organisateur des rôles respectifs et, partant, comme facteur qui dégémellise. Ainsi, il a pu souligner l’importance de l’interaction entre les partenaires et, notamment, la différenciation de leurs rôles, celle du dominant et du dominé, en particulier, le dominant pouvant être celui ou celle qui tend à protéger son jumeau ou sa jumelle ou bien celui qui prend les initiatives, tandis que l’autre lui emboîte le pas.
L’idée de l’interaction et de la mise en jeu des capacités d’adaptation est évidemment constitutive du signe des Gémeaux, tandis que René Zazzo part de la situation emblématique de la gémellité pour étudier la fonction que la relation joue comme révélateur de chaque partenaire. L’idée d’effets de couple et de distribution des rôles nous donne une clé importante pour comprendre l’énigme astrologique posée par le thème des jumeaux.
Je me contente pour l’instant de vous signaler un exemple très simple, celui de jumeaux de ma connaissance qui sont venus au monde au moment de la conjonction entre le Soleil et Pluton. Un frère a pris l’essentiel de la lumière, tandis que l’autre connaît plutôt une existence de l’ombre, ce qui lui convient peut-être parfaitement. En toutes généralités, on peut dire qu’il y a une répartition gémellaire des deux polarités représentées par le Soleil et Pluton. Je pense à une réflexiondu Livre Rouge de Jung : « Les humains grandissent comme les plantes, les uns à la lumière, les autres à l’ombre. Nombreux sont ceux qui ont besoin de l’ombre, plutôt que de la lumière[5]. »
[1] René ZAZZO, Le Paradoxe des jumeaux, Stock.
[2]Ibid.
[3]Ibid.
[4] René ZAZZO, Les Jumeaux, le couple et la personne, PUF.
[5] Carl Gustav JUNG, Le Livre Rouge, L’Iconoclaste.